Stabilité invoquée, pensée absente : ce que révèle la “réplique” du GREC
La réaction du Groupe de recherche en économie et commerce ne constitue pas une controverse intellectuelle mais une fois encore des aboiements. Elle relève d’un geste de fermeture. Elle ne cherche pas à discuter une thèse, mais à en neutraliser l’effet politique. Comme toujours, dès les premières lignes, la critique est disqualifiée par l’intention qu’on lui prête, qualifiée d’idéologisée, d’acharnée, presque suspecte. Le débat est ainsi déplacé du terrain des idées vers celui de la loyauté institutionnelle. Ce n’est pas une réfutation. C’est un réflexe de défense.
Le texte du Grec ne répond pas à ce j’ai écrit. Il répond à ce qu’il redoute. À aucun moment il n’engage les propositions centrales relatives à l’architecture monétaire, aux infrastructures de paiement, au rôle intellectuel de la banque centrale ou à la création de capacités endogènes. Il préfère reconstruire un adversaire imaginaire, présenté comme hostile à la stabilité, nostalgique du désordre ou partisan d’une monétisation irresponsable. Cette opération rhétorique n’est pas une erreur de lecture. C’est une stratégie d’évitement. On combat ce qui n’a pas été dit pour ne pas avoir à répondre à ce qui dérange.
Plus troublant encore est le registre employé. L’invocation des « vérités économiques élémentaires », du cadre légal et des responsabilités formelles vise moins à éclairer qu’à intimider. Elle suggère que penser autrement serait déjà sortir du cadre, déjà franchir une ligne, déjà devenir suspect. Ce glissement est clair. Il transforme la rigueur monétaire en dogme, la légalité en bouclier, et la stabilité en totem intouchable. Là où la critique appelait à une modernisation de la pensée monétaire, la réponse érige la répétition en vertu.
En réalité, cette réaction confirme exactement ce qu’elle prétend réfuter. Elle montre que le débat monétaire en RDC n’est pas bloqué par un excès d’idéologie critique, mais par une peur institutionnelle de penser au-delà de ses propres certitudes. Lorsqu’une institution ne répond plus par des idées mais par des rappels à l’ordre, ce n’est pas la souveraineté qu’elle protège. C’est son confort. Et lorsqu’une banque centrale confond la défense de la stabilité avec la fermeture du débat, elle cesse d’être un moteur de modernisation pour devenir le gardien d’un statu quo qui appauvrit.
La citation hors contexte comme refuge doctrinal
Cette lecture erronée n’est pas accidentelle. Elle révèle une difficulté plus profonde, rarement nommée dans le débat économique congolais et, plus largement, africain : l’incapacité persistante à situer sa propre pensée, à en assumer la cohérence idéologique et à exercer une véritable agence intellectuelle. Le texte du Grec illustre parfaitement cette confusion. Il juxtapose des références issues de courants, d’époques et de paradigmes distincts, sans jamais expliciter le cadre théorique dans lequel il s’inscrit. Ce mélange de voix hétérogènes ne produit pas une synthèse. Il produit une posture défensive, privée de colonne vertébrale analytique.
L’usage répété de références canoniques ne constitue pas, en soi, une démonstration. Lorsqu’elles sont mobilisées de manière défensive, les citations servent moins à éclairer le débat qu’à en circonscrire les limites.
L’invocation de Milton Friedman pour rappeler que « l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire » illustre cette dérive. Formulée en 1963, cette affirmation appartient à un contexte antérieur à la financiarisation des économies, à la reconnaissance du caractère endogène de la création monétaire par le crédit bancaire et aux pratiques contemporaines des banques centrales. Elle précède l’abandon du ciblage des agrégats monétaires, l’émergence des politiques non conventionnelles et la transformation des banques centrales en acteurs systémiques des marchés financiers. Même l’économie dominante a depuis longtemps dépassé le monétarisme littéral. Mobiliser cette citation comme clé d’interprétation universelle relève davantage du réflexe idéologique que de l’analyse située.
Le recours à Olivier Blanchard est, à cet égard, particulièrement éclairant. En rappelant que la stabilité macroéconomique constitue une condition nécessaire à une croissance soutenable, certains pensent refermer le débat. Ils en confirment en réalité le cœur. Cette formulation établit clairement que la stabilité n’est pas une finalité autosuffisante, mais un prérequis incomplet. C’est précisément ce point qui fonde ma critique adressée à la Banque Centrale. Blanchard n’a jamais soutenu que la stabilité, prise isolément, pouvait tenir lieu de stratégie économique. Depuis la crise financière mondiale, il plaide de manière constante pour une coordination assumée entre politiques monétaires et budgétaires, pour un usage pragmatique et contextuel des instruments des banques centrales et pour l’abandon des dogmes rigides face aux contraintes spécifiques de chaque économie. Le mobiliser pour sanctuariser une posture conservatrice revient à inverser le sens de ses travaux et à neutraliser leur portée analytique. Loin d’invalider la critique formulée, cette référence la confirme. Elle révèle moins une fidélité théorique qu’une difficulté persistante à assumer un positionnement intellectuel cohérent et situé.
Les références à Acemoglu, Robinson, Reinhart ou Rogoff s’inscrivent dans la même logique. Elles permettent de déplacer le débat vers une opposition artificielle entre règles et discrétion, institutions et intervention, sans jamais interroger la monnaie comme institution productive à part entière. Ces travaux décrivent des symptômes, faiblesse institutionnelle, dollarisation, crédibilité, mais ne proposent aucune architecture monétaire capable de financer durablement la transformation productive. Leur mobilisation sert ainsi à justifier l’attentisme plutôt qu’à penser l’action. Les citations issues de la Banque des règlements internationaux ou de documents stratégiques internes complètent ce dispositif. Elles rappellent l’importance de la gouvernance et de la prudence, sans jamais être reliées à des choix concrets en matière d’infrastructures de paiement, de souveraineté des rails financiers ou de rôle intellectuel de la banque centrale.
Plus significatif encore est ce qui n’est pas cité. Les débats contemporains sur la création monétaire endogène, les banques centrales comme plateformes institutionnelles, les expériences asiatiques de modernisation des systèmes de paiement et les réflexions récentes sur la souveraineté monétaire à l’ère numérique sont soigneusement évités. Ce silence bibliographique n’est pas inoffensif. Il traduit une difficulté persistante à sortir des cadres hérités et à affronter des approches qui déplacent la monnaie du registre de la simple discipline vers celui de la capacité institutionnelle et de l’imagination économique. L’usage défensif de citations d’autorité ne réfute pas la critique. Il la confirme. Le débat n’oppose pas la rigueur au désordre. Il oppose une pensée figée, protégée par des références sanctifiées, à une approche souveraine qui conçoit la monnaie comme une institution vivante, une infrastructure stratégique et un levier de création de richesse endogène.
Une critique construite sur un contresens
Attribuer à mon propos l’idée selon laquelle la Banque Centrale du Congo devrait « forcer » la transformation structurelle de l’économie relève d’un contresens manifeste. À aucun moment il n’a été question de substituer la BCC aux ministères sectoriels, ni de lui conférer des responsabilités qui excèdent son mandat constitutionnel. Une telle lecture trahit moins une divergence analytique qu’une difficulté à distinguer entre intervention arbitraire et capacité institutionnelle. La critique formulée ne porte pas sur une inflation de pouvoir de la banque centrale, mais sur la pauvreté de son rôle tel qu’il est aujourd’hui conçu.
Ce qui est en jeu n’est pas la contrainte, mais l’architecture. Une banque centrale moderne n’impose pas une politique industrielle à la place de l’État, elle crée les conditions monétaires, financières et infrastructurelles qui rendent cette politique possible. Elle structure l’unité de compte, sécurise les rails de paiement, organise la liquidité et éclaire l’action publique par une parole institutionnelle rigoureuse. Confondre cette fonction d’orientation stratégique avec une volonté de substitution revient à réduire la banque centrale à une simple instance de police monétaire, incapable de penser son rôle systémique dans une économie en transformation.
Le texte critiqué insiste précisément sur la complémentarité des sphères d’action. La défaillance des politiques industrielles et budgétaires ne justifie ni l’inaction monétaire ni le repli intellectuel. Elle appelle, au contraire, une banque centrale capable d’assumer pleinement sa fonction d’appui, de coordination et de cohérence. Lorsque les autres agents économiques publics échouent à impulser une dynamique transformatrice, la banque centrale n’a pas vocation à gouverner à leur place, mais à éviter que le vide stratégique ne soit comblé par la dépendance externe, la fragmentation monétaire ou l’abandon de toute ambition de modernisation.
Réduire la critique à une demande de création monétaire discrétionnaire revient à éluder l’essentiel. Le propos porte sur la capacité à concevoir la monnaie comme institution, comme infrastructure et comme langage commun de l’économie. Il s’agit de penser la BCC comme plateforme de stabilité intelligente, non comme distributeur de liquidité sans boussole. Là où la lecture de GREC voit une menace pour la discipline, la lecture souveraine voit une opportunité de reconstruction institutionnelle. Ce décalage d’interprétation explique moins un désaccord théorique qu’un refus persistant d’admettre que la stabilité, sans architecture ni imagination économique, finit par devenir un immobilisme coûteux.
Quand la réponse trahit une incapacité à lire le débat
Il existe une exigence minimale du travail intellectuel que certains semblent avoir perdue de vue : apprendre à lire avant d’écrire. Répondre à un texte suppose d’en saisir la lettre, l’argumentation et la portée. La réaction observée révèle moins un désaccord construit qu’une lecture précipitée et défensive. Les propositions formulées ne sont pas discutées telles qu’elles sont écrites. Elles sont remplacées par des intentions supposées, plus faciles à combattre. Cette confusion n’est pas anodine. Elle traduit une pratique dégradée du débat public, dans laquelle l’écriture sert à neutraliser plutôt qu’à éclairer.
Cette posture s’inscrit dans une forme préoccupante de mercenariat académique, où l’expertise cesse d’être un instrument de recherche et devient un service de protection institutionnelle. L’économiste n’y agit plus comme producteur de savoir, mais comme auxiliaire rhétorique chargé de sécuriser un récit. Ce glissement affaiblit la crédibilité de la parole universitaire et appauvrit durablement le champ du débat économique congolais. Lorsqu’une réponse est calibrée pour défendre une institution plutôt que pour faire progresser une réflexion, elle quitte le terrain scientifique et se transforme en communication.
Plus grave encore est l’absence totale de références congolaises dans une discussion qui prétend parler des réalités nationales. Aucun économiste congolais n’est cité. Aucune production locale n’est mobilisée. Aucune pensée endogène n’est reconnue. Cette omission ne relève pas d’une simple négligence bibliographique. Elle révèle une incapacité persistante à se considérer comme sujet producteur de savoir. Défendre la souveraineté monétaire tout en invisibilisant la pensée économique congolaise constitue une contradiction intellectuelle profonde.
Parce que ce débat dépasse les cercles spécialisés et touche à la manière dont une société se pense, se projette et organise son avenir, il mérite d’être porté dans un espace public capable de capter l’attention et l’intelligence collective des Congolais. J’invite, à ce titre, les auteurs de cette réaction, et leur mécène, la BCC, à un échange ouvert et rigoureux, sur un plateau de télévision. Il ne s’agit pas d’un débat technique réservé aux experts ni d’un affrontement politique circonstanciel, mais d’une discussion de politique économique au sens plein, là où les choix monétaires révèlent des rapports de pouvoir, des visions de la société et des trajectoires de développement. La discussion intellectuelle ne se tranche ni par l’anathème ni par l’invocation de l’autorité, mais par la précision des arguments et l’examen transparent des cadres analytiques mobilisés. À défaut de convaincre une institution, l’ambition minimale devrait être d’éclairer les citoyens. Le champ de l’économie politique congolaise a besoin de voix capables d’enrichir la compréhension collective, d’interroger les évidences établies et d’ouvrir des horizons, plutôt que de discours cantonnés à la préservation d’un ordre existant.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba – Économiste politique hétérodoxe





