OIF : Tshisekedi joue-t-il trop petit pour un pays trop grand ?
En économie politique, le pouvoir d’un État ne se mesure pas uniquement à son PIB ou à sa puissance militaire. Il se mesure aussi à sa centralité systémique. La RDC détient un capital démographique qui lui confère une position de pivot dans l’espace francophone. Ce capital n’est pas symbolique. Il constitue une ressource négociable, comparable à une rente stratégique.
Avec plus de cent millions d’habitants, la RDC est aujourd’hui le premier pays francophone du monde par sa population. Le français y est à la fois langue administrative, langue d’enseignement, langue de cohésion nationale dans un espace traversé par une diversité linguistique exceptionnelle. La Francophonie institutionnelle ne peut prétendre à une légitimité globale sans la RDC, car elle en constitue le principal socle démographique. Pourtant, dans les arènes internationales, Kinshasa se comporte souvent comme un acteur secondaire, cherchant des positions plutôt que redéfinissant des structures. Cette dissonance est frappante : une puissance démographique majeure qui agit comme une périphérie diplomatique.
Au même moment, la France traverse une recomposition stratégique en Afrique. Son recul au Mali, au Burkina Faso et au Niger a affaibli l’architecture traditionnelle de la Françafrique. L’image de Paris s’est dégradée en Afrique de l’Ouest, et la France cherche désormais des partenariats stables, crédibles et stratégiques pour préserver son influence culturelle et politique sur le continent. Dans cette équation, la RDC n’est pas un partenaire parmi d’autres : elle est le dernier grand pivot francophone continental, le seul espace capable d’offrir à la Francophonie une profondeur démographique et territoriale incontestable. Si Kinshasa se détachait politiquement de cette architecture, la légitimité même de l’ensemble serait fragilisée.
Parallèlement, la RDC n’est plus seulement un acteur francophone. Elle est devenue un carrefour stratégique mondial. Les minerais critiques nécessaires à la transition énergétique placent la RDC au centre de la compétition industrielle du XXIe siècle. Les États-Unis multiplient les initiatives de coopération pour sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement, tandis que la Chine demeure un acteur majeur du secteur minier congolais. Dans cette rivalité sino-américaine, la RDC occupe une position nodale. Elle n’est plus une périphérie du système international, mais l’un de ses points de tension les plus décisifs.
C’est précisément pour cette raison que la posture de demandeur interroge. La RDC ne manque ni de poids démographique, ni de centralité stratégique, ni d’atouts géopolitiques. Elle est courtisée, recherchée, indispensable à plusieurs architectures de pouvoir. Lorsqu’un État de cette envergure se mobilise principalement pour obtenir ou contester un poste au sein d’une organisation dont il constitue déjà le pilier humain, la question n’est pas celle de la légitimité. Elle est celle de l’ambition. Une grande nation ne se contente pas d’intégrer les structures existantes ; elle les redéfinit.
Lumumba et la Francophonie : symbole noble ou instrumentalisation vaine ?
L’Organisation internationale de la Francophonie s’inscrit officiellement dans un registre de coopération linguistique et culturelle. Elle incarne la diplomatie douce, la circulation des élites, la consolidation d’un espace d’influence structuré autour d’une langue partagée. Pourtant, dans la mémoire politique africaine, elle demeure liée à l’architecture postcoloniale qui a prolongé, sous des formes plus subtiles, certaines dynamiques de la Françafrique. La question pour la RDC ne concerne donc pas l’adhésion formelle, mais la posture stratégique adoptée à l’intérieur de cette structure. Cherche-t-elle à en redéfinir l’orientation, à en déplacer le centre de gravité, à y imprimer sa propre vision continentale, ou se contente-t-elle d’y rechercher une validation symbolique au sein d’un ordre déjà établi.
Dans cette configuration, le nom de Patrice Lumumba n’est pas un simple patronyme mobilisable dans un jeu diplomatique. Il incarne une rupture historique, une exigence de souveraineté radicale, une contestation explicite de l’ordre postcolonial naissant. Lumumba n’a pas laissé un héritage destiné à être administré dans les cadres qu’il contestait. Il a laissé une pensée de transformation. L’inscrire dans une stratégie institutionnelle au sein d’un espace historiquement associé à l’influence française exige une cohérence politique de haut niveau. Le capital symbolique qu’il représente ne peut être engagé sans ambition structurelle proportionnée.
Le débat ne concerne pas les personnes, mais l’usage du symbole. Le nom Lumumba constitue une ressource nationale rare, un patrimoine politique chargé d’une densité historique exceptionnelle. Sa mobilisation devrait répondre à une vision de long terme, orientée vers la reconfiguration des rapports de pouvoir, et non vers la gestion d’une rivalité circonstancielle avec Kigali. Lorsqu’un État engage ses symboles fondateurs dans une compétition institutionnelle, il expose sa mémoire politique à une instrumentalisation qui peut en réduire la portée.
Admettons même que la RDC obtienne l’avantage recherché. L’OIF ne représente ni un centre décisif de puissance économique ni un organe stratégique déterminant dans l’équilibre mondial. Le Rwanda n’y tire pas une influence structurelle majeure. La satisfaction serait essentiellement psychologique, sans transformation profonde des rapports régionaux ou internationaux. La construction d’une puissance durable repose sur la maîtrise des architectures, non sur la conquête de positions symboliques. Une victoire de surface ne modifie pas les fondations. Une nation qui aspire à redéfinir son rôle continental doit viser la structure avant le symbole.
Ce que Tshisekedi devait réellement négocier avec Macron
La négociation stratégique ne devait jamais se réduire à la conquête d’un poste. Elle devait poser une question structurelle à Paris. Que devient la Francophonie si son principal socle démographique reconsidère sa participation. La République démocratique de la RDC constitue aujourd’hui la masse critique de l’espace francophone mondial. Sans elle, l’OIF perd son centre africain, sa profondeur humaine et une part essentielle de sa légitimité normative. Une organisation linguistique dont le cœur démographique se détache devient un dispositif affaibli. Ce constat relève d’une arithmétique politique objective et non d’un réflexe nationaliste.
Dans une lecture rigoureuse d’économie politique, la RDC détient une rente démographique institutionnelle. Cette rente produit de la valeur symbolique, diplomatique et stratégique au bénéfice de l’architecture francophone. Lorsqu’un acteur central sous-évalue son poids structurel, il permet aux autres membres du système de capter une partie de la valeur qu’il contribue lui-même à générer. En recherchant l’accès à une fonction plutôt qu’une reconfiguration de l’architecture, la RDC consent à une marginalité relative dans un dispositif dont elle constitue pourtant le socle humain.
Tshisekedi devait regarder Macron droit dans les yeux et lui rappeler une évidence stratégique. Si la France entend préserver la cohérence et la crédibilité de la Francophonie, elle doit admettre que le centre institutionnel ne peut durablement être dissocié du centre démographique. La RDC en constitue le socle humain. En l’absence de cette reconnaissance, Kinshasa conserve un levier rare et structurant, celui de reconsidérer la nature de son engagement. Une Francophonie privée de la RDC serait amputée de son principal ancrage africain. La projection culturelle française sur le continent perdrait sa masse critique. L’universalité revendiquée de l’espace francophone serait fragilisée par un déséquilibre manifeste entre la géographie institutionnelle et la réalité démographique.
Dans ce rapport de forces, la discussion devait porter sur la géographie du pouvoir. Félix Tshisekedi devait revendiquer clairement le transfert du siège à Kinshasa comme traduction institutionnelle du poids congolais. Un siège international ne relève pas du protocole, il constitue une infrastructure de puissance. Il génère des emplois hautement qualifiés pour des Congolais, attire diplomates, juristes, économistes et experts, stimule les services, renforce l’hôtellerie, structure les transports, multiplie les conférences et les flux d’investissement. Les retombées économiques irriguent l’ensemble de la stratification sociale et repositionnent durablement la capitale dans les circuits décisionnels mondiaux. Une institution ancrée territorialement crée un écosystème, consolide des compétences locales et modifie la hiérarchie réelle du pouvoir à l’échelle régionale et internationale.
Dans cette perspective, la rivalité avec Kigali devenait accessoire au regard de l’enjeu structurel. L’objectif stratégique ne consistait pas à retirer une fonction à un autre État, mais à reconfigurer l’architecture institutionnelle en cohérence avec la réalité démographique et continentale. Le maintien de certaines responsabilités ailleurs aurait perdu de son importance dès lors que le centre opérationnel et symbolique se serait établi là où réside la majorité francophone. Dans une telle configuration, quel que soit l’État occupant une fonction, le Rwanda ou tout autre, il aurait exercé ses responsabilités dans un cadre institutionnel placé sous l’égide territoriale et politique de la RDC. Le pouvoir ne se déplace pas principalement par l’affrontement diplomatique. Il se stabilise et s’enracine dans les lieux où s’organisent les décisions, les réseaux et les flux d’influence.
Une diplomatie structurée implique une renégociation assumée des équilibres. Les organisations internationales reposent sur une distribution implicite du pouvoir proportionnelle aux capacités réelles des États membres. Lorsque cette distribution ne reflète plus la hiérarchie démographique et géopolitique, la révision devient légitime. La RDC pouvait formuler une position ferme et stratégique. Une puissance ne sollicite pas une reconnaissance symbolique. Elle redessine l’architecture afin qu’elle corresponde à son poids systémique.
Lorsqu’un acteur central sous-évalue son poids structurel, il permet aux autres membres du système de capter une partie de la rente institutionnelle qu’il contribue pourtant à produire. En privilégiant l’accès à une fonction plutôt que la reconfiguration de l’architecture, la RDC consent à une marginalité relative au sein d’un dispositif dont elle constitue le socle démographique.
Dribleur politique, mais pas architecte social ou économique
Félix Tshisekedi évolue avec une certaine aisance sur la scène politique, nationale comme internationale. Il occupe l’espace diplomatique, multiplie les rencontres, s’inscrit dans les grandes discussions stratégiques du moment. La RDC apparaît davantage visible qu’auparavant. Mais visibilité ne signifie pas transformation. L’habileté tactique, même réelle, ne constitue pas en soi une architecture économique ou sociale. Gouverner un pays de plus de cent millions d’habitants exige plus qu’une capacité à négocier ou à réagir aux événements.
Dans la structure des accords et des priorités affichées, une question centrale demeure insuffisamment formulée : quel est le gain économique concret pour les Congolais ? Comment ces négociations contribuent-elles à réduire l’extrême pauvreté, à créer massivement des emplois qualifiés, à transformer les chaînes de valeur locales, à renforcer l’appareil productif national ? Ces interrogations ne sont pas marginales. Elles devraient être le point de départ de toute doctrine. Or elles apparaissent souvent en arrière-plan, comme si la réussite diplomatique se suffisait à elle-même sans démonstration rigoureuse de ses effets sociaux.
La dynamique politique actuelle donne l’impression que l’énergie présidentielle se concentre de manière excessive sur la recherche de points symboliques, en particulier dans la rivalité avec Kigali. La confrontation avec Paul Kagame structure une part importante du narratif public, au point que certaines initiatives semblent davantage répondre à une logique de compétition régionale qu’à une stratégie cohérente de transformation économique interne. Une politique d’État ne peut se définir prioritairement par l’opposition à un autre dirigeant. Lorsque le marquage de points diplomatiques prend le pas sur la construction patiente d’une architecture socio-économique nationale, le risque est celui d’une dispersion des priorités et d’un affaiblissement de la cohérence stratégique. Cette posture apparaît d’autant plus préoccupante que, par le passé, certains proches du pouvoir ont reconnu que des convergences tactiques avaient existé avec Kigali, notamment dans l’opposition à Joseph Kabila, avant que les relations ne se détériorent et que l’Est du pays ne bascule dans une confrontation militaire prolongée, transformant la paix fragile dont Tshisekedi avait hérité en une escalade armée persistante dans l’Est de la RDC.
Un dribleur politique gère les séquences et les confrontations, un architecte social et économique construit des structures durables centrées sur le citoyen. La RDC a besoin d’une vision dans laquelle chaque négociation extérieure est subordonnée à un objectif mesurable de transformation interne, réduction effective de l’extrême pauvreté, industrialisation réelle, création d’emplois qualifiés, renforcement du capital humain. Le problème n’est pas la demande en soi, mais l’absence d’une doctrine clairement articulée plaçant le peuple congolais au centre de la stratégie. Lorsque les gains économiques concrets et la sortie de la pauvreté ne deviennent pas les indicateurs premiers de réussite, la diplomatie demeure partiellement détachée de la réalité sociale. Tshisekedi n’est pas le pire demandeur, il est le demandeur d’objectifs trop limités pour un pays dont l’ampleur exige une ambition plus structurée. Il lui reste néanmoins plus d’une année pour ajuster son approche, intégrer une lecture moderne de l’économie politique et poser des bases solides pour celui ou celle qui héritera de son passage au pouvoir, avec ses acquis comme avec ses insuffisances, car l’histoire retiendra moins les séquences tactiques que l’architecture laissée.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba – Économiste politique hétérodoxe





