Un pays avec la plus grande concentration de pauvreté extrême ne se plaint pas de voir ses dirigeants vivre la viva loca ?

Dans l’une de ses interventions en tant que président de l’Union africaine, Félix Tshisekedi exprimait une forme d’étonnement face à une réalité politique qui intrigue souvent les observateurs. Comment expliquer que dans des sociétés où la pauvreté est si visible et si profonde, les citoyens semblent exiger relativement peu de leurs dirigeants ? La RDC offre peut-être l’exemple le plus troublant de ce paradoxe. Dans un pays qui concentre l’une des plus grandes proportions de pauvreté extrême au monde, il n’est pas rare de voir les élites politiques afficher un mode de vie qui évoque davantage la viva loca que la sobriété attendue dans un État confronté à une détresse sociale aussi massive.

Un pays avec la plus grande concentration de pauvreté extrême ne se plaint pas de voir ses dirigeants vivre la viva loca ?
Les membres du gouvernement congolais en Conseil des ministres présidé par le président Félix Tshisekedi

Certains m’ont souvent reproché de ne pas injecter directement dans le débat congolais les concepts et théories que je développe dans mes travaux de politique économique à l’échelle internationale. La critique n’est pas entièrement injuste. Mais elle oublie une chose essentielle. Les idées circulent difficilement lorsqu’elles ne sont pas traduites dans le langage de ceux à qui elles s’adressent. C’est pourquoi je préfère parfois utiliser des images simples. Lorsque je parle du chiffon capable d’absorber l’eau sans déborder, j’essaie en réalité d’expliquer un phénomène beaucoup plus technique. Il s’agit de la capacité d’une économie à absorber la création monétaire sans générer d’inflation ou de déséquilibres macroéconomiques. Derrière ces métaphores se cachent pourtant des outils analytiques rigoureux.

Pour aborder ce qui pourrait être l’une des énigmes les plus fascinantes de la sociologie politique congolaise, je propose ici de revisiter trois concepts que j’ai développés au fil de mes recherches. Le premier est le Social Contract Ratio (SCR), ou ratio du contrat social, qui mesure la place réelle du citoyen dans les priorités budgétaires de l’État. Le second est le Fiscal Reciprocity Paradox, c’est-à-dire le paradoxe de la réciprocité fiscale entre l’État et les citoyens. Le troisième, et peut-être le plus dérangeant, est ma théorie de l’indifférence, qui tente d’expliquer comment certaines sociétés peuvent développer une forme de tolérance politique face à des déséquilibres qui, ailleurs, provoqueraient des crises. Ensemble, ces concepts nous permettront d’explorer la question centrale : pourquoi un peuple soumis à une humiliation économique quotidienne semble-t-il tolérer l’opulence du pouvoir ?

Le Social Contract Ratio mesurer la place du citoyen dans le budget de l’État

Dans toute société, le budget de l’État raconte une histoire. Il révèle silencieusement les priorités politiques d’un pays et la place réelle qu’occupent les citoyens dans l’ordre des décisions publiques. C’est dans cette perspective que j’ai développé le concept de Social Contract Ratio, ou ratio du contrat social. Cet indicateur mesure l’équilibre entre deux types de dépenses publiques. D’un côté se trouvent les dépenses consacrées directement aux citoyens comme la santé, l’éducation, le logement ou la protection sociale. De l’autre côté se trouvent les dépenses consacrées au fonctionnement des institutions politiques et administratives de l’État. Le SCR permet ainsi d’observer si le budget d’un pays est orienté vers la vie et la capacité productive de ses citoyens ou vers la reproduction de ses institutions.

Lorsque l’on applique cet outil d’analyse à l’échelle internationale, une hiérarchie assez claire apparaît entre les pays. Dans les sociétés où le contrat social est solide, une part importante du budget public est orientée vers les services qui renforcent le capital humain et les capacités économiques de la population. Mais lorsque l’on observe la République démocratique du Congo, le tableau est très différent. Le pays figure parmi ceux dont le Social Contract Ratio est le plus faible. Cela signifie qu’une proportion relativement limitée des ressources publiques est investie dans les domaines qui constituent les fondements mêmes de la prospérité d’une nation. Un SCR faible est souvent le signe qu’un pays néglige, voire sacrifie, les investissements essentiels qui permettent à une société de construire sa richesse future.

Cette situation a des implications politiques et économiques profondes. Lorsqu’un État investit insuffisamment dans la santé, l’éducation ou la protection sociale, il affaiblit progressivement les bases humaines de son propre développement. Un faible Social Contract Ratio indique souvent qu’une nation ne nourrit pas les racines de sa prospérité. Elle consacre davantage de ressources à l’entretien de ses structures institutionnelles qu’au développement des capacités de sa population. Dans un tel système, l’État cesse progressivement d’apparaître comme un instrument de transformation sociale. Il devient plutôt une structure qui se maintient elle-même.

Le cas congolais pousse ce paradoxe encore plus loin. Dans un pays qui concentre l’une des plus grandes proportions de pauvreté extrême au monde, certaines institutions comme la présidence de la République ou la primature absorbent à elles seules plus de dix pour cent du budget national et dépassent régulièrement les allocations initialement prévues. Dans le même temps, les membres de ces institutions et leurs familles n’hésitent pas à afficher publiquement un mode de vie opulent. Cette réalité nous ramène à une question fondamentale. Pourquoi une telle situation ne provoque-t-elle pas une réaction politique plus forte dans une société où la majorité de la population vit dans une précarité quotidienne ?

Le paradoxe de la réciprocité fiscale

Dans le fonctionnement normal d’un État moderne, la taxation repose sur un principe simple mais puissant. Les citoyens acceptent de céder une partie de leurs ressources à l’État parce qu’en retour ils reçoivent des biens publics. Les impôts financent les écoles, les hôpitaux, les routes, la sécurité ou les systèmes de protection sociale. Cette relation crée ce que l’on peut appeler une réciprocité fiscale. L’État prélève, mais il redistribue également sous forme de services collectifs. Ce mécanisme nourrit la légitimité politique du pouvoir public et renforce la confiance entre l’État et les citoyens.

Le Fiscal Reciprocity Paradox, ou paradoxe de la réciprocité fiscale, apparaît lorsque cette relation d’échange se déséquilibre. Dans certaines configurations économiques ou politiques, l’État peut continuer à extraire des ressources sans que les citoyens perçoivent clairement les bénéfices sociaux de cette extraction. Les taxes, les prélèvements et les différentes formes de contribution continuent d’exister, mais la transformation de ces ressources en biens publics visibles devient faible ou incertaine. Dans un tel contexte, la fiscalité cesse d’être perçue comme un instrument de solidarité collective et peut commencer à apparaître comme une simple extraction.

Lorsque cette réciprocité fiscale disparaît ou devient invisible, le contrat implicite entre l’État et la société se fragilise. Les citoyens peuvent alors réagir de différentes manières. Dans certains contextes historiques, cette rupture provoque des contestations politiques, des mouvements sociaux ou même des révolutions fiscales. Mais dans d’autres sociétés, un phénomène plus subtil peut apparaître. Au lieu de produire une révolte immédiate, l’érosion de la réciprocité fiscale peut conduire à une forme d’indifférence politique dans laquelle les citoyens cessent progressivement d’attendre de l’État qu’il remplisse pleinement ses fonctions sociales. Cette possibilité ouvre la voie à une question plus large sur la manière dont certaines sociétés apprennent à vivre avec un contrat social affaibli.

Les régimes de financement de l’État fiscal, dette et rente

Pour comprendre la relation entre les citoyens et l’État, il faut également examiner la manière dont l’État se finance. Toutes les économies politiques ne reposent pas sur le même régime de financement. On peut généralement distinguer trois grandes configurations. La première est l’État fiscal, où la majorité des ressources publiques provient de l’impôt payé par les citoyens et les entreprises. La seconde est l’État de la dette, dans lequel l’État finance une partie importante de ses dépenses par l’emprunt sur les marchés financiers. La troisième est l’État rentier, où les ressources publiques proviennent principalement de rentes naturelles ou de flux économiques qui ne dépendent pas directement de la contribution fiscale de la population.

Dans les sociétés où l’État repose largement sur la dette, la relation entre citoyens et pouvoir public prend une forme particulière. Les programmes sociaux, les systèmes de retraite, les dépenses de santé ou d’éducation deviennent progressivement des piliers centraux de l’équilibre politique. Les citoyens considèrent ces programmes comme des droits acquis et réagissent fortement à toute tentative de réduction. Dans ces contextes, même lorsque les finances publiques deviennent fragiles, la pression politique exercée par la population rend très difficile toute remise en cause des protections sociales.

La dynamique est différente dans les économies dominées par la rente. Lorsque l’État tire l’essentiel de ses ressources de sources qui ne passent pas directement par la taxation des citoyens, le lien fiscal entre la population et l’État s’affaiblit. Les citoyens ne ressentent pas toujours qu’ils financent directement l’État, et l’État n’est pas contraint de justifier ses dépenses par une redistribution visible de biens publics. Cette configuration modifie profondément la nature du contrat social.

La conséquence politique de cette situation est l’apparition d’une forme d’indifférence fiscale. Lorsque les citoyens ne perçoivent plus clairement le lien entre leurs contributions et les services publics qu’ils reçoivent, les biens sociaux cessent progressivement d’être perçus comme des droits garantis par le contrat social. Ils peuvent apparaître plutôt comme des avantages incertains, dépendant des décisions du pouvoir. Dans ce type de système, la relation entre l’État et la société devient plus distante et la demande collective de responsabilité budgétaire peut s’affaiblir.

Le contraste France et RDC

Dans les sociétés où l’État repose largement sur la fiscalité des citoyens, la relation entre l’impôt et les droits sociaux devient très visible. La France en offre un exemple souvent cité. Les citoyens paient des impôts relativement élevés et savent que ces contributions financent l’école publique, le système de santé, les retraites et un ensemble étendu de protections sociales. Cette conscience fiscale nourrit une vigilance politique constante. Toute réforme touchant aux retraites, aux allocations ou aux services publics déclenche souvent des mobilisations importantes, car ces programmes sont perçus comme des droits acquis issus d’un contrat social entre l’État et les citoyens.

Cependant, cette perception n’est pas toujours complète. Dans de nombreuses économies développées comme la France, une partie croissante de ces programmes sociaux est soutenue non seulement par l’impôt, mais aussi par l’endettement public. Une portion de la protection sociale est donc financée par des ressources futures plutôt que par les contributions présentes. Cette réalité reste souvent moins visible dans le débat public. Les citoyens défendent leurs droits sociaux avec vigueur, mais la question du financement à long terme est parfois reléguée au second plan, ce qui contribue progressivement à l’accumulation de la dette publique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, au XXIe siècle, plusieurs des pays les plus endettés au monde, avec des dettes publiques qui se comptent en billions (milliers de milliards) de dollars, sont également ceux qui disposent des filets sociaux et économiques les plus développés. La dette devient ainsi, dans une certaine mesure, un mécanisme permettant de soutenir et de prolonger ces systèmes de protection sociale.

La dynamique est très différente dans des économies où l’État ne dépend pas principalement de l’impôt citoyen pour se financer. Dans ces systèmes, les ressources publiques proviennent davantage de rentes économiques, de ressources naturelles ou de différentes formes d’extraction indirecte. La relation entre contribution fiscale et redistribution sociale devient alors moins claire. L’État peut fonctionner sans établir un lien fiscal direct et structurant avec la majorité de la population. Dans un tel contexte, comme on peut l’observer en RDC, une grande partie des citoyens ne perçoit pas toujours les ressources publiques comme provenant directement de leurs contributions. L’argent de l’État apparaît souvent comme une ressource abstraite, distante, presque détachée de la vie économique quotidienne des citoyens.

Le résultat de cette configuration est profond sur le plan politique et social. Lorsque le lien fiscal entre les citoyens congolais et État est faible ou indirect, les biens publics ne sont plus toujours perçus comme des droits issus d’un contrat social. Ils peuvent être ressentis comme des avantages accordés par le pouvoir plutôt que comme des obligations institutionnelles envers la population. Dans un tel environnement, l’opulence du mode de vie de certains dirigeants ou les cas de mauvaise gestion du trésor public ne provoquent pas toujours la réaction politique que l’on pourrait attendre. Beaucoup de citoyens ne perçoivent pas ces ressources comme étant véritablement leur argent. Cette transformation subtile modifie la manière dont les citoyens perçoivent l’État et peut contribuer à l’émergence d’une forme d’indifférence politique face à la gestion des ressources publiques.

Le piège fiscal congolais et la théorie de l’indifférence

L’histoire récente de la fiscalité en RDC offre déjà un précédent révélateur. L’épisode de la taxe RAM sur les télécommunications a montré que l’État peut parfois tester les limites de la tolérance fiscale de la population. Cette mesure avait suscité une contestation importante parce qu’elle touchait directement une activité quotidienne et visible pour une grande partie des citoyens. L’épisode RAM a ainsi révélé un point important. Lorsque l’extraction devient trop visible et trop directe dans la vie économique des citoyens, l’indifférence fiscale peut soudainement se transformer en contestation.

Pourtant, au lieu de tirer pleinement les leçons de cet épisode, la dynamique fiscale semble aujourd’hui évoluer vers une multiplication de taxes, de prélèvements et de mécanismes d’extraction souvent dispersés à travers différentes administrations. Cette fiscalité fragmentée crée un système d’extraction diffuse dans lequel de nombreux acteurs publics cherchent à capter des ressources. Le résultat est un environnement économique où les citoyens et les entreprises ont le sentiment d’être confrontés à une pression fiscale croissante sans toujours percevoir en retour une amélioration visible des biens publics ou des services sociaux.

C’est dans ce contexte que ma théorie de l’indifférence devient particulièrement pertinente pour comprendre la trajectoire possible du système fiscal congolais. Une société peut tolérer pendant longtemps un déséquilibre entre l’extraction des ressources et la fourniture de biens sociaux. Mais cette tolérance n’est jamais infinie. La question fondamentale devient alors la suivante. Jusqu’où un État peut-il pousser l’extraction fiscale avant de briser ce seuil d’indifférence collective ? Et à quel moment l’équilibre entre prélèvement et biens publics se rétablira-t-il de manière organique à travers la pression sociale et politique ?

Rire et pleure ?!

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba – Économiste politique hétérodoxe