Doudou Fwamba : un ministre en quête d’applaudissements (Tribune)
À observer les prises de parole récentes de Doudou Fwamba, une ligne de conduite se dessine avec une netteté croissante. Celle d’une parole publique orientée vers la validation immédiate, où chaque décision devient l’occasion d’un récit valorisant. Devant l’Assemblée nationale, il présentait la prise en charge par le gouvernement central des routes de Kinshasa comme un accomplissement. L’état de ces infrastructures invite pourtant à une lecture plus nuancée. Dans le prolongement, un projet d’endettement de 150 millions de dollars est introduit dans un registre proche de la facilité, presque comme une manne tombée du ciel, accompagné d’une scénographie politique plus affirmée que la démonstration économique. Dans le même temps, les tensions liées aux paiements de fonctionnement s’intensifient, révélant une pression budgétaire réelle que l’on tente de contenir, comme si elle relevait d’un problème de communication plutôt que d’une contrainte structurelle.
L’émission d’eurobonds s’inscrit dans cette même séquence et en constitue l’aboutissement narratif. 1,25 milliard de dollars levés sur les marchés internationaux, un signal extérieur de crédibilité, une reconnaissance mise en avant. Le récit est maîtrisé, l’effet immédiat. Mais ce qui est présenté comme une victoire relève d’un engagement long, libellé dans une monnaie que le pays ne contrôle pas et soumis à une évaluation continue par les marchés. À ce niveau de responsabilité, la fonction de ministre des Finances ne se mesure pas à la capacité de produire de l’adhésion dans l’instant. Elle exige une cohérence dans la gestion des contraintes, une articulation entre décisions présentes et conséquences futures, une capacité à inscrire l’action dans une trajectoire. Les signaux accumulés ne traduisent pas encore cette cohérence dans un moment où elle devient pourtant décisive.
Mais voyons, avec le recul qu’imposent les faits, s’il mérite réellement les chants, les applaudissements et les tapes dans le dos qu’il semble rechercher avec une insistance presque enfantine.
Un choix de financement qui redéfinit la trajectoire
Pendant longtemps, la RDC s’est principalement financée auprès des institutions internationales telles que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Ces financements, dits concessionnels, offrent des taux faibles, souvent compris entre 0 % et 2 %, avec des maturités longues pouvant atteindre 20 à 30 ans. Ils impliquent en contrepartie des réformes et un cadre de politique économique encadré, mais permettent de lisser la charge de la dette dans le temps et de limiter la pression immédiate sur les finances publiques.
L’émission d’eurobonds marque un changement de trajectoire. En levant 1,25 milliard de dollars sur les marchés internationaux, la RDC accède à des ressources plus rapides et sans conditionnalité directe de politique économique. Les deux tranches, 600 millions à 8,75 % jusqu’en 2032 et 650 millions à 9,5 % jusqu’en 2037, s’inscrivent dans une logique différente, fondée sur la perception des investisseurs et les conditions de marché. Les maturités sont plus courtes, les taux nettement plus élevés, et les exigences implicites reposent sur la capacité du pays à maintenir la confiance.
Ce choix modifie la nature de la contrainte. Avec les institutions internationales, la pression s’exerce à travers des réformes et des conditionnalités négociées. Avec les marchés, elle passe par les prix, les taux et l’accès au refinancement. Une dégradation de la perception peut rapidement se traduire par une hausse des rendements au-delà de 12 % ou 15 %, rendant toute nouvelle émission difficile. Le financement devient alors dépendant non plus d’un cadre institutionnel, mais d’un jugement permanent des investisseurs.
Le passage d’un financement concessionnel à un financement de marché ne constitue pas une rupture totale, mais un déplacement du centre de gravité. Les ressources deviennent plus abondantes à court terme, mais plus exigeantes dans la durée. L’État gagne en flexibilité apparente, tout en s’exposant davantage aux cycles financiers internationaux et aux fluctuations de confiance.
La RDC est passée d’un financement à 1 % sur 25 ans à un financement proche de 9 % sur 10 à 12 ans. Elle a remplacé une contrainte négociée avec des institutions par une contrainte imposée par les marchés.
Un coût invisible au départ, massif dans la durée
À première vue, le coût immédiat de l’émission d’eurobonds par la RDC semble limité. Les commissions versées aux banques d’investissement, aux conseillers juridiques et aux agences de notation représentent une fraction marginale du montant levé. Sur une émission de 1,25 milliard de dollars, ces frais se situent généralement entre 0,1 % et 0,2 %, soit environ 1,5 à 2,5 millions de dollars. Dans l’économie globale de l’opération, ce coût apparaît presque négligeable, renforçant l’idée d’un accès relativement peu coûteux à des financements importants.
Cette lecture est trompeuse, car elle se concentre sur le coût d’entrée et non sur la structure de remboursement. Les deux tranches, 600 millions de dollars à 8,75 % jusqu’en 2032 et 650 millions de dollars à 9,5 % jusqu’en 2037, impliquent des paiements annuels d’intérêts supérieurs à 110 millions de dollars. Sur la durée, ces flux s’accumulent pour atteindre environ 1,1 milliard de dollars d’intérêts. Autrement dit, l’État devra rembourser 1,25 milliard de principal, auxquels s’ajoutent environ 1,1 milliard d’intérêts. L’État ne rembourse donc pas seulement ce qu’il a emprunté, mais une somme qui s’en rapproche du double.
La logique financière change alors de nature. Ce qui était présenté comme un outil de financement devient un engagement de long terme structuré par des paiements réguliers en devises. Chaque année, une part significative des ressources extérieures doit être mobilisée non pas pour investir, mais pour servir la dette. Dans une économie où ces ressources proviennent majoritairement du secteur minier, la soutenabilité de cet engagement dépend directement de la stabilité et du niveau de ces revenus.
Ce décalage entre coût initial et coût total révèle la véritable nature de l’opération. La commission rémunère l’accès au marché, mais ce sont les intérêts qui structurent la relation dans le temps. Le risque ne réside pas dans les quelques millions versés au moment de l’émission, mais dans la contrainte durable imposée par des paiements annuels élevés dans une monnaie que le pays ne contrôle pas.
La RDC paie quelques millions pour lever 1,25 milliard aujourd’hui. Elle devra en rembourser environ 2,35 milliards au total. La RDC ne paie presque rien pour entrer sur les marchés. Elle paiera tout pour y rester, et cela risque de lui couter sa peau.
Une souveraineté monétaire en construction, sous contrainte extractive et financière
À cette vulnérabilité s’ajoute celle du taux de change, mais elle est désormais traversée par une tentative de rééquilibrage interne centrée sur le secteur minier. Il n’y a pas longtemps que, sous la recommandation du gouverneur de la BCC, André Wameso, le gouvernement congolais a décidé d’imposer aux entreprises extractives le paiement des taxes et redevances en francs congolais, avec comme justification de renforcer la monnaie nationale, d’accroître les recettes publiques et de reprendre un certain contrôle sur un secteur qui représente près de la moitié des revenus de l’État. Ce mouvement vise à corriger une anomalie structurelle, celle d’une économie dont la richesse est produite localement mais captée et valorisée en devises.
Mais cette réforme intervient au moment même où l’État s’est engagé sur les marchés internationaux à travers l’émission d’eurobonds libellés en dollars. En exigeant du franc congolais dans la sphère domestique, l’État renforce sa souveraineté monétaire interne. Pourtant, en contractant une dette en devise étrangère, il inscrit simultanément sa soutenabilité financière dans une logique externe. Deux systèmes coexistent désormais, l’un cherchant à ancrer la valeur dans la monnaie nationale, l’autre exigeant sa conversion permanente en dollars.
Dès lors, le secteur minier devient le point de jonction de cette double contrainte. Les entreprises extractives génèrent leurs revenus en dollars sur les marchés internationaux, convertissent une partie de ces flux en francs pour s’acquitter de leurs obligations fiscales, tandis que l’État dépend de ces mêmes flux en devises pour honorer ses engagements envers les détenteurs d’eurobonds. Le même secteur est mobilisé pour renforcer la souveraineté monétaire et pour alimenter une dépendance financière.
Ce qui se dessine ici n’est pas simplement une tension, mais une contradiction structurante. La réforme vise à internaliser la valeur issue des ressources, tandis que l’eurobond repose sur l’anticipation de flux externes en dollars issus de ces mêmes ressources. La monnaie nationale est renforcée en surface, mais la contrainte en devises demeure au cœur du système.
La RDC cherche à rapatrier la valeur de ses mines dans sa monnaie. Mais elle engage simultanément cette même valeur pour garantir une dette libellée dans une monnaie qu’elle ne contrôle pas.
Le défaut comme expression de cette contradiction
Ce qui pousserait la RDC vers un défaut ne relèverait pas d’un accident isolé, mais de cette contradiction elle-même. Le pays emprunte en dollars, et cet emprunt repose implicitement sur la capacité du secteur minier à générer des devises. Tant que les prix du cobalt et du cuivre soutiennent les exportations, l’équilibre tient. Mais dès que ces flux se contractent, c’est l’ensemble de la structure qui vacille.
À cette fragilité s’ajoute celle du taux de change. L’État collecte en francs congolais, y compris désormais à travers le secteur minier, mais rembourse en dollars. Une dépréciation du franc accroît mécaniquement le poids de la dette, transformant un engagement soutenable en contrainte budgétaire. Le lien entre monnaie nationale et dette externe se resserre alors autour du même point de rupture.
Mais le facteur décisif reste la perception des marchés, qui lisent cette contradiction. Toute perturbation dans le secteur minier, qu’elle soit liée aux prix, à la production ou à la sécurité, se traduit immédiatement dans le coût du financement. Les investisseurs ne regardent pas seulement la dette, ils regardent la capacité du secteur extractif à soutenir cette dette dans le temps.
Enfin, le défaut apparaît comme le moment où cette architecture cesse de tenir. Il ne résulte pas uniquement d’un manque de ressources, mais d’un désalignement entre un système monétaire en reconstruction interne et une obligation financière ancrée à l’extérieur. Ce n’est pas l’eurobond qui crée la fragilité, c’est le fait qu’il repose sur un secteur dont les flux échappent en partie au contrôle national.
La dette de la RDC n’est pas seulement une dette souveraine. Elle est l’expression d’une économie qui tente de se réapproprier sa valeur tout en restant tenue de la convertir pour survivre.
Chiffres d’une dépendance aux devises devenue contrainte
La Zambie et le Ghana ont accédé aux marchés internationaux dans des conditions initialement favorables, en levant des montants significatifs à des taux jugés attractifs au moment de l’émission. La Zambie a émis trois eurobonds entre 2012 et 2015 pour un total d’environ 3 milliards de dollars. Le premier, en 2012, portait sur 750 millions de dollars à 5,6 % sur 10 ans, suivi en 2014 par 1 milliard de dollars à 8,5 %, puis en 2015 par 1,25 milliard de dollars à 8,97 %. Le Ghana, de son côté, a multiplié les émissions entre 2007 et 2021, accumulant plus de 13 milliards de dollars de dette en eurobonds, avec des taux oscillant entre 7 % et plus de 10 %, selon les maturités et les conditions de marché.
Cependant, ces montants et ces taux reposaient sur une hypothèse implicite, la capacité continue à générer des devises. En Zambie, la dépendance au cuivre a exposé le pays à la volatilité des prix internationaux. Lorsque les cours ont baissé et que le kwacha s’est déprécié, le service de la dette, estimé à plusieurs centaines de millions de dollars par an, est devenu de plus en plus difficile à soutenir. La Zambie a fait défaut en novembre 2020, après avoir manqué un paiement d’environ 42,5 millions de dollars d’intérêts. Au Ghana, une combinaison de déficits budgétaires, de chocs externes et de dépréciation du cedi a conduit à une perte d’accès aux marchés. En 2022, le pays a suspendu le paiement de sa dette extérieure, avec des rendements obligataires dépassant parfois 20 % sur le marché secondaire, signalant une perte totale de confiance.
Dans les deux cas, la dynamique s’est construite sur plusieurs années. Les échéances à moyen et long terme, souvent comprises entre 10 et 15 ans, ont donné l’illusion d’un horizon confortable. Mais la réalité s’est jouée dans le court terme, à travers la capacité à assurer des paiements annuels élevés en devises, souvent supérieurs à 500 millions de dollars. À mesure que les conditions extérieures se sont durcies, le refinancement est devenu plus coûteux, puis impossible. Le passage de taux initiaux à un chiffre à des rendements à deux chiffres élevés a marqué le basculement d’une situation de liquidité vers une crise de solvabilité.
La Zambie et le Ghana ont levé des milliards sur 10 à 15 ans à des taux de 5 % à 10 %. Ils ont fait défaut lorsque ces engagements ont exigé des centaines de millions de dollars annuels que leurs économies ne pouvaient plus générer.
Ce qui se célèbre et ce qui se tait
La mise en scène des « premières » s’est installée comme un fil conducteur du discours public. Première émission d’eurobonds, première reconnaissance des marchés, premières avancées mises sous l’égide du Chef de l’État. Même les succès sportifs, jusqu’à une éventuelle qualification à la Coupe du monde, sont mobilisés dans cette logique de validation et d’élévation symbolique. Le récit se construit autour de moments visibles, immédiatement partageables, qui donnent le sentiment d’un mouvement, d’une progression, d’une reconnaissance extérieure.
Mais pendant que Doudou Fwamba met en scène ces avancées et que Félix Tshisekedi en incarne la direction, une autre réalité s’impose, sans être nommée avec la même insistance. Dans ce même moment, la République démocratique du Congo, avec une population estimée à plus de 110 millions d’habitants et classée parmi les onze plus grands pays au monde, est désormais identifiée comme le pays avec la plus forte concentration d’extrême pauvreté, avec environ 85,3 % de la population vivant avec moins de 3 dollars par jour. Cette donnée ne donne lieu à aucune revendication, aucune appropriation politique, aucune mise en récit. Elle reste en marge, alors même qu’elle décrit la condition matérielle de la majorité et se situe à la racine de nombreux maux en RDC, y compris les fragilités sécuritaires, l’économie informelle de survie, la faiblesse des services publics, les tensions sociales persistantes, un taux élevé de mortalité infantile, des épisodes de famine aiguë, des barrières persistantes à l’entrepreneuriat et une qualité dégradée du système éducatif.
Ce contraste ne relève pas d’un oubli. Il révèle une hiérarchisation implicite de ce qui mérite d’être montré. D’un côté, des premières visibles, immédiatement convertibles en capital politique. De l’autre, une réalité structurelle qui ne se prête ni à la célébration ni à la mise en scène. Le récit progresse. La condition sociale, elle, reste inchangée.
Comme tout le monde autour du Chef, Doudou Fwamba revendique les « premières », les invoquant à tout propos et les plaçant systématiquement sous l’égide de Félix Tshisekedi. Celle qui dépeint véritablement le pays, et qui risque de résumer le bilan de Tshisekedi, elle, demeure sans égide et sans voix.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe





